La transformation numérique mondiale avance vite, et l’Afrique se retrouve face à un choix stratégique : rester un marché de consommation pour des technologies conçues ailleurs, ou devenir une force de proposition qui maîtrise ses infrastructures, ses données et ses usages. Dans une tribune, l’entrepreneur Sidi Mohamed Kagnassi appelle à un sursaut pour la souveraineté numérique du continent, en pointant une réalité largement partagée : une grande partie des données africaines est aujourd’hui hébergée hors d’Afrique, tandis que de nombreuses briques critiques (cloud, réseaux sociaux, moteurs de recherche, services publicitaires, places de marché) sont contrôlées par des acteurs non africains.
Plutôt que d’en faire un constat fataliste, cette lecture met surtout en lumière une opportunité : bâtir une autonomie numérique créatrice de valeur, de sécurité et d’emplois qualifiés. Et les leviers sont identifiés : infrastructures (datacenters, fibre, satellites), champions locaux (cloud, paiement, cybersécurité, IA), harmonisation juridique panafricaine et formation massive des talents, pour transformer le dynamisme démographique du continent (environ 60 % de la population a moins de 25 ans) en avantage compétitif durable.
Pourquoi la souveraineté numérique est devenue un enjeu économique, sécuritaire et démocratique
La souveraineté numérique ne se limite pas à une question technique. Elle concerne la capacité d’un pays ou d’un ensemble régional à décider de la manière dont ses données sont stockées, traitées, protégées et valorisées, ainsi que la capacité à faire fonctionner ses services essentiels sans dépendre d’acteurs extérieurs.
Des données au cœur de la création de valeur
Dans l’économie numérique, la donnée est une ressource stratégique : elle alimente l’amélioration des services (santé, éducation, agriculture), l’efficacité des chaînes logistiques, la lutte contre la fraude, la planification urbaine et, de plus en plus, l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle. Quand l’hébergement, l’analyse et les outils sont majoritairement importés, une partie de la valeur (revenus, emplois, compétences, propriété intellectuelle) se crée ailleurs.
Un levier de résilience face aux risques numériques
La dépendance à des infrastructures et plateformes externes peut accroître l’exposition aux cyberattaques, aux campagnes de désinformation et aux tentatives d’ingérence dans les processus démocratiques. L’objectif n’est pas l’isolement, mais la capacité à définir ses exigences (localisation des données, auditabilité, plans de continuité, souveraineté des identités numériques) et à diversifier les dépendances critiques.
Un accélérateur de confiance pour l’État, les citoyens et les investisseurs
Lorsque les règles sont claires (protection des données, cybersécurité, contrats cloud, conservation des preuves, normes de paiement), le marché gagne en confiance. Cette confiance facilite l’adoption des services numériques, la modernisation des administrations et l’émergence de startups capables de s’industrialiser sur plusieurs pays.
Priorité n°1 : construire des infrastructures africaines robustes (datacenters, fibre, satellites)
La souveraineté numérique commence par le socle physique : sans capacité d’hébergement, connectivité fiable et liens internationaux maîtrisés, il est difficile de contrôler le cycle de vie des données et d’offrir une qualité de service compétitive.
Datacenters : héberger localement pour gagner en performance et en contrôle
Développer des datacenters sur le continent permet :
- de réduire la latence pour les utilisateurs (applications plus rapides, expérience améliorée) ;
- de mieux répondre aux exigences de localisation des données (secteurs public, santé, finance) ;
- de soutenir un tissu de prestataires (infogérance, maintenance, sécurité, énergie, refroidissement) ;
- d’attirer des charges de travail d’entreprises africaines qui veulent plus de maîtrise et de prévisibilité.
Plusieurs pays investissent déjà dans ces capacités, notamment au Nigeria, au Maroc et en Afrique du Sud, ce qui illustre une tendance continentale : l’hébergement local devient un axe de compétitivité.
Fibre optique : la colonne vertébrale de l’économie numérique
La fibre est un levier direct de productivité : elle améliore la fiabilité, la bande passante et le coût unitaire des connexions, ce qui bénéficie aux entreprises (cloud, visioconférence, e-commerce), aux écoles (contenus pédagogiques), aux hôpitaux (télémédecine) et aux administrations (dématérialisation).
Un point clé pour maximiser l’impact est de travailler à la fois :
- les backbones nationaux et transfrontaliers ;
- les boucles métropolitaines ;
- l’extension jusqu’au dernier kilomètre, souvent le plus complexe économiquement.
Satellites : connecter, sécuriser, couvrir les zones difficiles
Les satellites de télécommunication complètent la fibre, notamment pour la couverture des zones isolées, la résilience en cas de coupures, et certains usages institutionnels. La tribune cite le lancement d’AngoSat-2 comme exemple de projet structurant. Ce type d’infrastructure peut soutenir :
- la continuité des services publics ;
- l’extension de la connectivité aux régions éloignées ;
- la redondance des communications critiques.
Priorité n°2 : faire émerger des champions africains (cloud, paiement numérique, cybersécurité, IA)
Bâtir des infrastructures est nécessaire, mais insuffisant. La souveraineté se consolide quand un écosystème local propose des services compétitifs, adaptés aux réalités africaines, interopérables et capables de s’exporter au sein du continent.
Cloud local : une base pour l’industrialisation des entreprises et des administrations
Stimuler des acteurs africains du cloud apporte des bénéfices concrets :
- agilité pour lancer des services numériques rapidement ;
- maîtrise des exigences de conformité (secteurs régulés) ;
- souveraineté opérationnelle (support, contrats, audit, réversibilité) ;
- création d’emplois qualifiés (architectes cloud, SRE, sécurité, réseaux).
Une stratégie efficace consiste à combiner des approches hybrides (on-premise, cloud local, multi-cloud) afin de garder de la flexibilité tout en renforçant les capacités internes et régionales.
Paiement numérique : réduire les frictions, accélérer le commerce et formaliser l’économie
Le paiement numérique est l’une des briques les plus visibles pour les citoyens et les PME. Un tissu robuste de solutions de paiement africaines peut :
- fluidifier le commerce (en ligne et hors ligne) ;
- renforcer la traçabilité et la lutte contre certaines fraudes ;
- favoriser l’inclusion financière via des services accessibles ;
- accélérer l’intégration économique régionale grâce à l’interopérabilité.
Cybersécurité : protéger les services essentiels et instaurer une confiance durable
Développer une filière locale de cybersécurité (services managés, centres opérationnels de sécurité, réponse à incident, audit, formation) permet d’améliorer la résilience des acteurs publics et privés. L’impact est double :
- moins d’interruptions, donc une meilleure continuité des services ;
- un cadre plus rassurant pour les investisseurs et les partenaires.
Une approche gagnante associe prévention (hygiène numérique, MFA, sauvegardes), détection (supervision), réaction (plans de crise) et apprentissage (retour d’expérience).
IA et data : transformer les données locales en solutions utiles
La souveraineté numérique inclut la capacité à entraîner, adapter et déployer des solutions d’intelligence artificielle sur des données pertinentes et dans le respect de règles claires. Les bénéfices potentiels sont transversaux :
- santé (aide au tri, planification, optimisation des ressources) ;
- agriculture (prévision, assistance à la décision, optimisation) ;
- éducation (personnalisation de parcours, soutien) ;
- administration (automatisation, meilleure qualité de service).
La clé est d’éviter une IA importée « clé en main » non adaptée aux contextes linguistiques, culturels et réglementaires, et de favoriser des développements localisés, testés et gouvernés.
Priorité n°3 : harmoniser les cadres juridiques à l’échelle panafricaine (UA, CEDEAO, SADC)
La tribune souligne un frein classique : des législations nationales parfois fragmentées, lacunaires ou hétérogènes face aux enjeux numériques. Une harmonisation panafricaine, portée par des organisations comme l’Union africaine et des ensembles sous-régionaux tels que la CEDEAO et la SADC, peut accélérer l’émergence d’un véritable marché numérique intégré.
Ce que l’harmonisation rend possible, très concrètement
- Interopérabilité des services (paiement, identité, e-administration) entre pays ;
- sécurité juridique pour les entreprises qui se déploient sur plusieurs marchés ;
- protection plus cohérente des citoyens (données personnelles, transparence) ;
- coopération renforcée en matière de cybersécurité et de lutte contre la cybercriminalité.
Les grands thèmes à traiter dans des règles modernes
Sans entrer dans une liste exhaustive, les blocs réglementaires les plus structurants incluent :
- protection des données et gouvernance (finalités, minimisation, droits des personnes) ;
- conditions d’hébergement et exigences de réversibilité des services cloud ;
- cybersécurité (obligations de sécurité, notification d’incidents, normes) ;
- identité numérique et signature électronique ;
- cadre de confiance pour les paiements et la lutte contre la fraude ;
- principes de gouvernance de l’IA (transparence, responsabilité, qualité des données).
L’objectif, tel que formulé dans l’esprit de la tribune, est de s’inspirer des meilleures pratiques internationales tout en restant adapté aux réalités africaines: diversité des niveaux d’infrastructure, pluralité linguistique, tissu de PME, poids du mobile, contraintes énergétiques.
Priorité n°4 : massifier la formation pour transformer la jeunesse en moteur de souveraineté
Le continent dispose d’un atout majeur : une population très jeune, avec environ 60 % de personnes de moins de 25 ans. Pour convertir ce potentiel en leadership numérique, la formation doit changer d’échelle : plus de volume, plus de qualité, plus de passerelles vers l’emploi.
Les compétences à développer en priorité
- Fondamentaux: culture numérique, logique, bases de la programmation, réseaux ;
- Ingénierie: développement logiciel, cloud, data engineering, SRE ;
- Cybersécurité: SOC, réponse à incident, audit, gouvernance ;
- Data et IA: data science, MLOps, éthique et gouvernance ;
- Produit: product management, UX, qualité logicielle, documentation.
Des formats qui marchent : écoles, universités, incubateurs et partenariats
Des initiatives existent déjà dans plusieurs pays, notamment via des coding schools, des partenariats universitaires et des incubateurs. Pour maximiser l’impact, l’enjeu est de les structurer autour de parcours lisibles et professionnalisants :
- formations courtes orientées employabilité (projets, certification, alternance) ;
- licences et masters renforcés sur les métiers crus257itiques ;
- programmes de requalification pour adultes ;
- réseaux panafricains d’échanges (mentorat, hackathons, mobilité).
Le bénéfice est immédiat : plus de talents locaux signifie une meilleure capacité à opérer des infrastructures, sécuriser des systèmes, développer des produits, et créer des entreprises compétitives sur un marché continental.
Les bénéfices attendus : souveraineté, croissance, services publics et développement durable
L’un des messages forts de la tribune est que la souveraineté numérique n’est pas une fin en soi : c’est un levier transversal de développement, avec des effets positifs dans de nombreux secteurs.
Administration et services publics : efficacité et proximité
Avec des plateformes maîtrisées et sécurisées, les États peuvent accélérer :
- la dématérialisation des démarches ;
- la réduction des délais et des coûts administratifs ;
- la qualité de service pour les citoyens et les entreprises ;
- la continuité des services en période de crise.
Santé, éducation, agriculture : plus d’impact, plus vite
Une meilleure maîtrise de la donnée et des outils numériques soutient :
- l’accès aux soins et la coordination des parcours ;
- l’éducation à distance et l’accès à des ressources de qualité ;
- l’agriculture de précision et l’optimisation des intrants ;
- des politiques publiques plus ciblées grâce à des indicateurs fiables.
Économie : emplois qualifiés, innovation locale et compétitivité régionale
Investir dans le cloud local, la cybersécurité et l’IA stimule une chaîne de valeur complète : opérateurs, hébergeurs, éditeurs, intégrateurs, startups, centres de formation, chercheurs. À la clé :
- des emplois mieux rémunérés et exportables ;
- des entreprises plus productives et plus résilientes ;
- une capacité accrue à capter la valeur créée par les usages numériques.
Feuille de route : un plan simple en 12 à 36 mois pour enclencher la dynamique
La souveraineté numérique se construit par étapes, avec une logique de résultats rapides et d’investissements structurants. Voici une feuille de route pragmatique, alignée avec les chantiers prioritaires mis en avant dans la tribune.
| Horizon | Objectifs | Actions prioritaires | Indicateurs de progrès |
|---|---|---|---|
| 0 à 12 mois | Aligner la vision et sécuriser les bases |
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| 12 à 24 mois | Construire et industrialiser |
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| 24 à 36 mois | Intégrer au niveau régional et créer des champions |
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Comment réussir : les principes qui maximisent l’impact
Penser « continental » dès la conception
Les solutions gagnantes sont celles qui s’étendent : standards partagés, interopérabilité, documentation, support multi-pays. Un marché fragmenté ralentit l’innovation ; un marché harmonisé l’accélère.
Favoriser des partenariats public-privé orientés résultats
Les infrastructures et plateformes critiques demandent des investissements importants et une exécution rigoureuse. Des partenariats public-privé bien conçus peuvent sécuriser la mise à l’échelle, tout en garantissant des exigences de performance, de sécurité et de transparence.
Mesurer et piloter
La souveraineté numérique progresse mieux quand elle est pilotée par des indicateurs simples : part des données critiques hébergées localement, disponibilité des services, maturité cyber, nombre de professionnels formés, taux d’adoption des services numériques.
Conclusion : une opportunité historique à saisir maintenant
Le message porté par Sidi Mohamed Kagnassi est mobilisateur : l’Afrique peut construire une souveraineté numérique qui protège, qui crée de la valeur et qui accélère le développement. Les priorités sont claires : investir dans les infrastructures (datacenters, fibre, satellites comme AngoSat-2), faire émerger des champions africains du cloud, du paiement, de la cybersécurité et de l’IA, harmoniser les cadres juridiques au niveau panafricain (UA, CEDEAO, SADC) et former massivement des talents.
Avec une jeunesse nombreuse, une dynamique entrepreneuriale réelle et des besoins concrets à adresser, le continent possède des atouts uniques pour réussir. La souveraineté numérique n’est pas seulement une ambition technologique : c’est une stratégie de prospérité, de résilience et de développement durable à grande échelle.